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La rançon de la gloire - texte d'Elisabeth Brami

ajouté le 27|05|10

La rançon de la gloire

Si un auteur, qu’il soit écrivain ou illustrateur quitte la solitude de son bureau ou de son atelier, abandonne son roman ou son album en cours pour répondre à l’invitation d’un salon du livre, c’est le plus souvent

- pour aller à la rencontre de son lectorat, des maternelles aux maisons de retraite
- pour accompagner son œuvre en l’ouvrant au plus grand nombre
- pour transmettre ce en quoi il croit : l’art et la littérature
- pour témoigner de l’importance du livre, de l’émotion, de la parole et de la lecture du texte et des images
- pour soutenir enseignants, bibliothécaires, hommes et femmes de bonne volonté qui peinent en ces temps de jachère culturelle.
Et par voie de conséquence :
- offrir au libraire une occasion d’améliorer son chiffre d’affaire
-   servir de « cerise sur le gâteau » aux éditeurs qui le publient, en les représentant et en dopant quelque peu les ventes.

Quoi qu’on dise, l’auteur fédère par sa venue, bien des acteurs de la chaîne du livre. Il se déplace rarement dans les écoles et les salons du livre dans un but strictement personnel, et ne se contente pas de
- faire sa promo
- vendre sa salade
- parler de son nombril
- se faire aduler comme une star
- ou juste pour arrondir ses fins de mois
Et quand bien même !…

Alors, pourquoi devrait-il avoir honte de réclamer son dû, d’exiger un minimum d’égards en retour de son labeur ? Pourquoi l’accuser d’être exigeant, ingrat, intéressé lorsqu’il demande à être honnêtement rémunéré au tarif de base prescrit ? A-t-il mission d’apôtre ou d’évangéliste ? Au nom de quoi devrait-il prodiguer des dons charitables, multiplier les BA ?

Depuis de longues années, on sait que les rencontres, les lectures, les débats et les salons sont une véritable activité, digne de respect et fatigante, et à ces titres mérite salaire.
Certes, c’est une tâche d’appoint facultative et librement consentie par l’auteur sollicité à le faire.  Parfois, enthousiasmante, elle est couronnée de belles satisfactions en partage, parfois pourrie d’embûches, de malentendus et d’aléas désagréables dans un monde qui, bien sûr, est pavé de bonnes intentions.
Mais dans tous les cas, les interventions en milieu scolaire (ou autres lieux sociaux-éducatifs) requièrent un investissement personnel, un profond engagement et soumettent l’auteur à des contraintes et désagréments qui dépassent souvent le cadre initialement convenu et, de beaucoup, les heures réellement effectuées.
En effet, s’y ajoutent :
- les heures de transports non comptabilisées et minimisées au moment de l’invitation. Aller et  retour cumulés atteignant vite 6 ou 8 heures, soit une journée de travail non facturée.
- les départs aux aurores afin de se plier aux horaires scolaires
- les arrivées la veille parfois inévitables avec soirée sacrifiée
- Le jour J : un nombre d’interventions revu à la hausse ou carrément doublé avec explications oiseuses genre « rançon de la gloire » et  autre pression et chantage qui optent pour le quantitatif au détriment du qualitatif
- les paiements tardifs et les paperasseries administratives subitement insolubles.
- L’obligation d’avance de billets SNCF ou d’avion par l’auteur, ou  l’hôtel et la restauration (sauf contrats particuliers), sinon… rien !

Sans compter d’autres mésaventures rares mais classiques inhérentes à des bourdes toujours indépendantes de toute volonté. Problèmes de hiérarchie ou de communication entre les différents protagonistes, ce qui piège l’auteur :
- soit dans une gare lugubre où personne n’a pensé à venir le chercher
- soit dans une classe où personne ne l’attend, où personne n’a lu son livre, où jamais  n’a été vu aucun de ses livres : « vous venez pourquoi ? vous êtes qui ? ». Blessure narcissique assurée !
- soit dans un hôtel glauque où, bien sûr, l’organisateur n’a jamais dormi ! Mais a-t-il seulement constaté que les chambres donnaient sur la voie ferrée  avec passages de trains de nuit et signaux sonores ?

Passons sur les tempêtes de neige historiques, les feuilles mortes sur les rails et autres problèmes météo ; mouvements de grève imprévus qui pimentent au moins une ou deux fois par an, les aventures de l’auteur itinérant. Faute à pas de chance, se dit l’auteur qui prend son mal en patience, rate la correspondance, devra proposer une autre date.

Qu’on le sache, être invité par un salon du livre est sans doute un hommage mais comporte ses risques, sauf cas de salon-colo annuel fort attachant (il en est).
 La tournée des classes est loin d’être une activité de tout repos. Chaque écrivain et illustrateur, chargé de son barda d’albums et de documents, sait combien il va lui falloir mouiller sa chemise. Et, dans les classes, pas le moindre verre d’eau, pas de pause-pipi,( l’auteur est au-dessus de ces contingences bassement humaines); un café à la récré est une fête rare. On enchaîne ! Le déjeuner (cantine, pique nique ou pizzeria au lance-pierre en compagnie sympathique -ou pas- avec causette de rigueur)  est parfois réduit à peu de chose : déjà le chauffeur préposé embarque l’auteur hagard et privé de dessert, pour lui faire traverser le département en diagonale jusqu’à une charmante école rurale. Comment aurait-il le cœur de refuser ? S’il ose signaler qu’on l’a mis sur le fait accompli et que, de tous ces détails  lourdement kilométriques, on s’est bien gardé de l’informer, il passera pour un mauvais coucheur ou autre rime en « eur ».

Vous l’aurez compris, les causes d’épuisement physique et moral ne manquent pas dans le parcours acrobatique de l’auteur qui a accepté l’ invitation à sortir de son antre. Cependant, ne pensez pas que s’il prend la route, c’est par masochisme, naïveté ou devoir. Non : quand il accepte un salon, des écoles, c’est parfois par besoin matériel, -pas de honte à cela – et aussi par besoin de reconnaissance, pour briser sa solitude d’artiste, rencontrer ses pairs. Bref, parce qu’il y croit encore. Comme en amour. Pour l’auteur « c’est toujours la première fois. ».
Il part confiant vers son public, porté par cette demande qui le motive, l’excite, le valorise. Il ne lésinera pas sur le poids des livres qui plomberont sa valise, ni sur les manuscrits, ni sur le matériel et les rouleaux d’affiches ou d’originaux. Ses lecteurs l’appellent ? Ils disent aimer ce qu’il fait ? Ils l’aiment, donc lui aussi ! Comment ne pas courir vers eux, miroir aux alouettes, quitte à se faire plumer la tête ?
L’auteur se sent gratifié, il est prêt à en payer le prix et à payer surtout  de sa personne pour :
- porter la bonne parole qui restaurera en lui l’ex-cancre et les cancres en souffrance,
- combler son amertume ou sa douce nostalgie d’enfance,
- payer une vieille dette scolaire inconsciente.
- régler ses comptes avec l’enseignement, les profs et parfois les parents
- défendre des valeurs en péril

Alors, il va donner sans compter, sans s’économiser, et du meilleur parce que la cause est belle et que s’il crée c’est parce qu’il y croit. Il se sent investi à tort ou à raison de mission culturelle, et  il sait que les enfants le valent bien ; ces enfants et adolescents auxquels il s’identifie naturellement, en écrivain ou artiste qu’il est.
Il vient leur apporter selon sa personnalité, des réponses authentiques par centaine et par jour, à des questions souvent répétitives et formatées dont il s’efforce de dégager la « substantifique moëlle ». Dos au tableau, il s’échine d’heure en heure, de classe en classe, à se surprendre et à surprendre son auditoire, évite de se caricaturer, puise sans cesse en lui une sève nouvelle ; et cela au prix de vertigineux efforts qui le laissent sans souffle, sans voix, vidé, lorsque sonne l’heure des mamans ou la sonnerie du collège.

Au bout de sa journée, il est blême, lessivé d’avoir eu également à composer avec des adultes complexes voire complexés ; cela lui aura coûté pas mal d’exploits diplomatiques ou valu des tensions et des échanges acerbes avec :
- l’instituteur susceptible, parano ou infantile, campé sur la défensive version agressive
- l’instituteur tremblant comme un jour d’inspection et qui réclame de l’auteur des satisfecit
- le prof directif régimentant la parole des élèves et exigeant d’eux une prise de note simultanée (sous peine de mauvaise note !)
- l’instituteur accro à Internet  et à la vidéo qui filme et mitraille sans ce soucier du fil de la rencontre et sans autorisation préalable,
- l’instituteur débordé qui profite de l’aubaine pour se planquer au fond de la classe et corriger ses cahiers ou bien le fait ostensiblement,
- le pigiste de la feuille de choux locale qui, sans se présenter ni prévenir, fait irruption, Canon numérique sur le ventre, et brise la concentration générale du groupe en cadrant de face
-  le proviseur ou la directrice, la plupart du temps resté invisible, excusé d’avance pour cause d’urgences : priorités dont l’auteur ne fait jamais partie.
 La liste reste ouverte…

Bref, en fin d’après-midi, ramené au salon du livre par quelque bénévole auquel il lui faut encore faire des gracieusetés, ivre de fatigue et sans passage possible à l’hôtel (excentré aux confins de la Zone Industrielle), l’auteur s’écroule sur son stand, derrière ses livres et  l’étiquette bricolée à son nom. Docile et plein d’un espoir inépuisable, il sort sa trousse de feutres tout terrain pour l’exercice des dédicaces, sans avoir été salué ou à peine, par le libraire trop occupé à jouer -ding-ding- du tiroir-caisse pour accueillir  « ses auteurs à l’honneur ». Il se contente, pragmatique, de les mettre en batterie, les pieds dans des cartons, la tête sous la soufflerie glacée ou brûlante du chapiteau, à moins que ce ne soit dans le vent coulis du gymnase municipal ou de la salle des fêtes. La surface d’exposition est calculée au plus juste, au plus rentable. Quant aux titres demandés par l’auteur sur une liste qu’il avait pris le temps d’envoyer ?  Peine perdue : « On devait les recevoir, mais ils sont en rupture », «  Votre éditeur n’a pas fait ce qu’il fallait.» « Une erreur informatique regrettable » etc… C’est la faute à personne. Et tant pis pour les scolaires que l’auteur a rencontrés à propos de certains titres précis. Il signera… ce qu’il pourra signer.

Car le voici fin prêt à entamer (gratuitement par contrat tacite) sa contribution « dédicaces » de deux jours. Parfois, si l’auteur est un vieux routier, il a su négocier un retour au bercail avant le fameux train des auteurs. Mais l’organisateur saura s’en souvenir et l’auteur court le risque d’être rayé des tablettes. De même qu’un de ses romans serait exclu d’une sélection de prix s’il ne pouvait promettre de venir, quelque soit le verdict, à la remise, six mois plus tard.

Mais alors, de quoi ose se plaindre l’auteur, cet enfant gâté, ce privilégié qui se paie le luxe de vivre de ce qu’il aime faire ?
Il devrait se réjouir :
- de ces 48h de brouhaha festif,
- de la cohue des allées qui fait vibrer sa chaise en plastique trop basse et trembler son pinceau, son stylo de dédicace,
- de la température tropicale ambiante : il y a du monde !!!
- d’être assailli par une avalanche de fans plutôt que de s’étioler , mortifié, derrière ses piles de livres intactes. D’autant que ne pas dédicacer lui donnerait le temps de broyer du noir et de se rappeler avec horreur qu’à chaque retour, il est tellement terrassé de fatigue, qu’il lui arrive fréquemment, comme à ses nombreux collègues quelque soit l’âge, de se trouver le lundi, dans l’incapacité totale de remettre sur le métier le chapitre interrompu ou les crayonnés laissés en attente. D’aucun tombent malades. Personne n’en saura rien.

Que demande l’auteur ? (en général) :
- ni starification délirante,
- ni tapis rouge de Cannes,
- ni fanfare à la Tati 
Juste qu’on lui accorde ce qui lui revient de droit et par contrat, avec un minimum d’attentions et de respect humain.
Tout travail mérite salaire, et c’en est un qu’il effectue et qui, en plus, bénéficie à d’autres que lui.
Alors, remerciements et chèque devraient aller de soit. Et parce que cet argent-là, l’auteur ne l’a pas volé, épargnons-lui une bonne fois pour toutes,  les marchés de dupe et « le coup de la rançon de la gloire ».

 Elisabeth Brami
Auteure de la Charte
Vice-présidente de la MEL

 

Commentaires

  • 1. Hervé Mestron
  • Hervé Mestron
    Membre de la Charte des auteurs jeunesse
    de la Maison des Ecrivains
    Sociétaire de la SACD


    Et si on essayait de ne pas se transformer en valet du Roy ?


    Première chose, je soutiens entièrement les propos de mon éminente collègue, Elisabeth Brami.
    Enfin, je me demande parfois s’il n’y a pas un merveilleux malentendu autour de ces « rencontres ». Oui, c’est souvent un parcours d’aventurier, cela peut très bien ou très mal se passer. Mais n’est-ce pas là le véritable retour au réel pour les écrivains ? Un hôtel avec des cafards, un prof qui sent des pieds, un petit con d’élève qui vous dit que vous avez mis votre dentier à l’envers… Voyons-le comme quelque chose de totalement étranger au métier de l’écriture. Considérons-le uniquement comme un acte de rencontre. Par exemple : c’est un psy incognito en goguette (comme dans la série l’Instit) qui rencontre paranoïa, opportunisme, psychorigidité, nymphomanie (non, là c’est moi qui rêve) mais aussi passion, élévation, addiction au livre, ou à la nourriture (et là, c’est très bien, on se tape la cloche). Bon, on rencontre aussi (et surtout) des personnes qui se battent avec leur hiérarchie et leurs collègues avachis (tiens, ça rime). Des gens qui « font ça » en-dehors de leur travail imposé. Le livre jeunesse, genre littéraire (ouf !) ignoré des médias, doit son rayonnement aux enseignants, bibliothécaires, associations, librairies, lieux d’accueil… Ca rayonne dans l’ombre, comme un champignon de Paris. En fait, on ne devrait même pas être payé pour des rencontres avec les lecteurs. (Non, là, Hervé, tu exagères, en plus t’es membre de la charte jeunesse qui se bât pour que les auteurs soient payés, non vraiment, t’es trop nul). Non, c’était une façon de dire qu’heureusement, tout n’est pas encore calibré, il y a encore des fausses notes dans la symphonie. De ces fausses notes qui vont droit au cœur. Droit au cœur, Alouette, gentille alouette, pour autant, il ne faut pas oublier le chèque. Prenez un mauvais exemple, moi : cette semaine, la MEL me contacte pour me proposer cet automne un salon avec débat dans les Vosges, voyage payé, mais sans aucune rémunération pour les deux jours. Eh bien, vous savez ce que j’ai fait ? J’ai dit oui. Parce que je vis d’amour et d’eau fraiche. (hum, pour l’eau fraiche, tu repasseras…)

  • posté le 27|06|10

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