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Souvenirs sur Martine Segonds-Bauer et Michel Deguy

C’était un temps où l’on fumait en travaillant. Un temps où, malgré les mises en garde sanitaires, la loi Evin naissante n’avait pas encore totalement chassé des bureaux ce puissant stimulant de l’esprit : l’herbe à Nicot.

Ainsi Martine Segonds-Bauer, la première directrice que j’ai connue à la maison des écrivains, mordait de longues et fines cigarettes. C’était peut-être à ce prix que son bureau et son esprit étaient une pépinière à projets, qu’elle construisait, parfois dans l’urgence, avec son équipe entraînée dans la course de fond. Les subventions et donc les budgets de l’époque étaient à la hauteur des ambitions. Certains événements m’ont laissé de grands souvenirs, comme le colloque René Char, l’organisation des rencontres littéraires du festival latino-américain de Biarritz, les hommages à Antonioni et à Allen Ginsberg, en leur présence, mutique pour l’un et déclamatoire pour l’autre… Martine avait sans doute besoin de changer d’activité au bout de quelques années. Elle laissa la direction, toujours sous la présidence de Michel Deguy, à Alain Lance, poète et traducteur de l’allemand. Le havane et l’Europe de l’Est entraient dans notre horizon.
Elle resta avec nous pour prendre en main le service d’aide à l’écriture de scénario destiné à des binômes collaboratifs écrivain / réalisateur. Ensuite, lorsque l’aide du CNC disparut, elle alla quelque temps diriger la Société des gens de lettres. Après avoir travaillé pour le ministère de la Recherche, elle dirigea l’Institut français de Madrid, puis celui de Naples, avant de revenir à Paris et de retrouver Michel Deguy, à qui elle m’avait recommandé comme dactylographe quelques années plus tôt.
Je l’avais revue il y a 3 ans, à la MEL, à la fête de départ de Catherine Riza. Inchangée. Toujours chaleureuse, curieuse de l’autre, de comprendre ce qui le meut. Elle avait toujours cette énergie qui la caractérisait. 74 ans. Beau parcours. Mais on regrette les années qu’elle aurait pu vivre encore. La maladie en a décidé autrement, quelques semaines après la mort de Michel.

Michel Deguy me confiait des manuscrits (articles, conférences, rapports de thèses, parfois un livre), car il restait fidèle au stylo ou au crayon, seul outil capable de tracer sa phrase, sa pensée courante. Et quel tracé ! Escrimeur émérite, il dirige la pointe du stylo, comme celle d’un stylet volant, pour vaincre et convaincre, à la vitesse de l’esprit. Il escamote les courbes des lettres, prend des raccourcis, abrège, se moque des ornementations et élégances visuelles. Phrase vite biffée, et voici un repentir immédiat. Paragraphes, voire pages déplacées avec leurs notes, et voilà autant de flèches que dans le ciel d’Azincourt ! Parfois, c’est comme un champ de bataille. Il faut reconstituer la scène de combat. Heureusement, la pagination aide à retrouver le fil du discours. 
Et d’ailleurs, comprendre Michel Deguy ne fut pas immédiat. Lorsque, bien avant de travailler sur ses manuscrits, je tombai sur La poésie n’est pas seule (Le Seuil, 1987), je l’ouvris avec appétit avant de me rendre compte que j’avais vraisemblablement perdu beaucoup d’agilité intellectuelle depuis mon année de Terminale. Ce n’est qu’après l’avoir entendu dans une intervention à l’hôtel de Massa (Société des gens de lettres) que tout devint clair. Le ton, la scansion, les pauses, les fléchissements, la suspension des incises : ses textes avaient le même rythme, le même élan de pensée. Ecrit venu d’une certaine oralité, ou parole intimement liée à la construction de l’écrit. Si sa voix « éclairait » la lecture de ses livres imprimés, elle aida bien entendu à déchiffrer ses manuscrits. Une autre particularité de son style en philosophie : parfois, d’un paragraphe extrêmement réflexif, tout en abstraction apparente, une question brûlante d’actualité jaillissait soudainement, comme la vision tridimensionnelle apparaît dans un dessin holographique. Preuve que le logos classique est toujours en phase avec le souci contemporain.
Lorsque nous étions basés rue de Verneuil, Michel passait me voir presque chaque matin. Il venait corriger mes dactylogrammes, s’installait au bureau de ma collègue Nathalie, alors à mi-temps, chaussait ses lunettes et sortait stylo, cigarette et briquet. La tasse à café de l’absente lui servait de cendrier. Elle le croisa un jour et lui en fit doucement remontrance. Pris en défaut, il prit la chose avec sourire et respect.
Il avait d’ailleurs beaucoup d’indulgence pour les erreurs, les coquilles ou les mauvaises lectures de son texte, les trouvait souvent amusantes. Je l’entendais les corriger à voix basse et grave, accompagnant son commentaire d’un petit rire soufflé dans la voix grave : « Hihi… ».
Sans cesse invité à intervenir dans le monde entier, il nous rendait visite entre deux avions. Un jour, l’un d’eux devait l’emmener plus loin encore que d’habitude : aux îles Fidji. Il eut alors un air dubitatif, étonné d’être convié à exposer sa philosophie dans un tel paradis antipodique. « Ils ont dû me confondre avec quelqu’un d’autre…Hihi… mais allons-y ! ».

Robert Martin