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Laure Sorasso

Roman
photo Laure Sorasso

« Professeur de lettres dans un lycée et dans le supérieur, pratiquant la danse et le théâtre pour lequel il lui arrive de créer, mère de trois enfants, déclinant sa vie entre Essonne et Provence, Laure Sorasso tient la transmission comme essentielle. « Tout part du fil, dit-elle, de celui qui nous tire du néant, de celui qui nous suit et auquel d’autres s’accrochent, de celui que l’on tisse et que l’on tend pour le relais. La filiation unit l’humain à un autre, fait perdurer un regard, une posture, transmet bien plus que la vie, fait que de la guerrière naîtront d’autres guerrières. Parce que l’humanité est une race qui persiste, il faut protéger le fil. »
« Les guerrières » est son premier roman publié. »
(Juin 2018, site des Editions Parole, dans la collection Main de femme)

Elle est professeur de français en classe de Première, professeur de culture générale et d’expression en BTS, et elle enseigne la danse (théorie et pratique) à l’université, dans la filière Staps.
Elle écrit également de la poésie*, des nouvelles et du théâtre. « L’Assassin en vies mineures » , son second roman, qui devait être publié en juin 2020, chez le même éditeur et dans la même collection, sortira en 2021. Elle est dans l’écriture de son cinquième roman.

* Quelques poèmes sur le blog ci-dessous

http://blog.ac-versailles.fr/lauresorasso/index.php/
Bibliographie

- Les Guerrières, éditions Paroles, coll. "Main de femme", 2018.
- L'Assassin en vies mineures, Parole, coll. "Main de femme", à paraître en 2021.

Extraits

D’abord, je dis

Pourquoi ne serais-je pas une somme de tout ? Pourquoi ne puis-je pas être à la fois ce que j'ai été et ce que je serai ?
Additionner plutôt que soustraire.
Je suis toutes les filles que j'ai été et toutes les femmes que je serai parce que j'en ai décidé ainsi. Je ne veux pas me courber, moi, et oublier, je ne veux pas perdre ma taille, mes souvenirs et ce qui fut ma grandeur. Je ne suis pas née de la dernière pluie mais je ne suis pas décatie, je refuse que la douleur me mate et que les jeunes filles m'effacent. Je suis là, une somme de toutes, et je resterai tant que la terre ne m'aura pas avalée.
C'est quoi plier l'échine et accepter ? Ça ne vaut rien devant ma décision parce qu'au final, je gagnerai face à vous tous, face à mes mois, face à la vie qui croit que les fourmis s'écrasent devant leurs prédateurs.

Je m'appelle Geneviève. Un prénom passé de mode, mais doux sous la langue, adoucie par le ge et ses multiples e. Je m'appelle Geneviève, comme la sainte. Un prénom qui compte et qui retient, parce que je suis italienne, de parents italiens analphabètes. D'où est venue cette mystérieuse inspiration ? D'une grand-mère française ? Je ne l'ai jamais su, je n'ai jamais eu ces curiosités-là. Comment mon père a-t-il pu accepter ce prénom imprononçable pour lui ? Devait-il finalement l'aimer, ma mère, pour l'accepter ! Dans mes premières années, on m'appelait Gina, parce que ça, c'était prononçable.

Je n'ai pas eu d'enfants, du moins qui ont grandi, et j'en ai eu tant et tant ; j'ai eu plusieurs maris ou amis mais je leur ai survécu, parce que je suis de celles qui restent et qui s'acharnent.

Ouverture des "Guerrières", 2018


« Demain, dans quelques heures, nous serons le premier novembre ; c’est la fête de Samain qui célèbre les morts chez les Celtes, et celle de la Toussaint qui célèbre, chez les Catholiques, tous leurs martyrs connus ou inconnus. C’est aussi les dix morts inutiles de la « Toussaint rouge », en Algérie, qui condamna les survivants à l’errance de leur vie. Il est finalement heureux que mon cahier s’achève la veille d’un premier novembre qui marque aussi l’entrée victorieuse de Louis XIII dans la ville de La Rochelle qu’il a assiégée et affamée pendant un an avec Richelieu, et la première messe catholique de la ville célébrée par le Cardinal lui-même. La Rochelle a survécu mais au prix des morts qu’elle a dû manger et au prix de la vie des inutiles qu’elle a lâchés en dehors des remparts, qui ont été tirés par les assiégeants ou laissés en pâture à une mort atroce.
Mon cahier, grand-mère, fait le lien temporel mais ne fait qu’évoquer ces hasards parce que je pourrais les dire encore, les démultiplier, les rendre beaucoup plus nobles ou encore pitoyables tous ces pans d’existence qui un jour furent broyés. Je pourrais en effet les placer dans une vision d’Histoire, parler des grandes pestes, des famines d’antan, des guerres de religion et de tous les massacres qui menèrent jusqu’à nous. Parler même du tueur qui fut souvent un homme, et des assassinats sans nombre qu’on perpétra. Mais ça se passe avant, et ça se passe là-bas.
Pourtant tout est bien là, ici et dans l’instant, et c’est bien notre histoire qui est jonchée de corps, et de cœurs qu’on arrache au torse des survivants. Et c’est sur des cadavres que jaillissent les vies, qu’elles se côtoient parfois et grandissent, et fleurissent même si l’une de leurs branches casse, jaunit, se rabougrit. Enfin le dira-t-on ce que la vie doit à la mort ? Faut-il mourir de le dire et peut-on vivre de le taire ?

Moi, « mon tout beau », le tout laid, qui ai vécu toutes ces vies et qui suis mort à chaque fois, moi qui ne suis pas le conquérant aux épaules dressées, le fier-à-bras qu’on attendait que je sois, moi, je suis là, grand-mère ; je suis venu te présenter mes histoires d’anonymes pour les terrer enfin, les offrir en pensées au vent des bien vivants, et souffler leurs étoiles en dehors de mon ciel. Je partage et j’allège, le vent éclaircit tout. Mes morts, et tous ceux que j’ai tus, m’ont enraciné du côté de la vie, je puis m’en délester et exister enfin. J’ai vingt ans, grand-mère, et je puis naître des lacs, des fontaines, des rivières de montagne, sous un ciel plus bleu clair. Je m’incline devant toi, je sais ce que je dois, mais il me reste à devenir le beau que tu voyais en moi, une vie à traverser, solitaire, plus léger.


De Thibault à Aliénor, le 31 octobre 2014

"L'Assassin en vies mineures", 2021

Lieu de vie

Île-de-France, 91 - Essonne