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Les écrivains / adhérents

Kaoutar Harchi

Roman
photo Kaoutar Harchi

Kaoutar Harchi est née à Strasbourg, où elle a effectué des études de socio-anthropologie. Son entrée en écriture, à vingt ans, est une rupture. Un acte fondamental d’émancipation.

Décembre 2015-Septembre 2016 : Kaoutar Harchi sera en résidence Île-de-France avec la Communauté d'agglomération de Plaine Commune, 93. www.m-e-l.fr/fiche-residence.php?id=16

Photo : Tanguy de Montesson

Bibliographie

– Zone Cinglée, Editions Sarbacane, Coll. X’prim, 2009, Paris.
– L’Ampleur du saccage, Editions Actes Sud, A paraître, Paris.

Extraits

« Je souffre d’insomnie.
Mes nuits sont un grand mur blanc. Infini. Je ne cesse de le longer sans arriver nulle part. Dans ma tête, pas de but ; le lit est une dalle drapée qui ne m’offre aucun repos. Je m’y allonge pourtant – l’attente du sommeil commence. Je suis le chemin des fissures. Rien ne m’emporte. Je reste là, interdit de paix. Les bras le long du corps, je me sens froid. Le chauffage ne marche pas : je vois mes orteils bleuir. Mon ventre se soulève avec douleur. Je me retiens d’aller aux toilettes car j’ai peur de me lever seul dans le noir.
Une nuit, tout de même, c’est très long lorsqu’on n’a rien à faire. Je dénombre les bruits qui rôdent dans l’appartement. Ce soir, les aboiements des chiens blessés se mêlent aux cris des voisins ivres. Ceux du 13e étage se disputent et leurs enfants pleurent. Alors les voisins du 12e tapent contre le chauffage. Et cognent le plafond à grands coups de balai. Désormais, eux aussi crient. Leurs enfants aussi pleurent. Des bouteilles de bière se brisent. Des jeunes rient. Les pneus des voitures en furie crissent, un barouf d’enfer. Les bolides démarrent, tatouent le sol et s’envolent. On applaudit et on siffle des fenêtres. On lance un cocktail Molotov contre une dalle du ciment. Je devine le crépitement de la braise qui dévore une poubelle. Un arbre-torche éclaire violent les pixels de la nuit.
Maintenant, ça se bat dans les couloirs. Ça gémit derrière les portes. Des bouteilles de gaz vides roulent dans les escaliers. L’immeuble tremble. Je pense : C’est encore la fin. Une seconde morte, et tout reprend. Ces pères ivres qui renversent des tables. Je frappe, je me blesse la main. Rien ne calme. Toutes ces vies enfermées, empilées les unes sur les autres, compactées, ça m’écrase. J’attends. À un moment, la nuit deviendra aiguë. Abyssale. Et les gens s’inclineront car elle sera devenue plus noire qu’eux. »
Zone Cinglée, Editions Sarbacane, Coll. X’prim, 2009, Paris, p. 10.


« J’ai grandi à Alger, dans une famille musulmane réduite à une mère folle et prostituée dont certains des hommes de la ville étaient les clients. Mon rôle était de les accueillir à la maison, de leur offrir un verre d’eau et de les faire patienter dans le couloir, le temps que leur tour arrive. L’un sortait, l’autre entrait… Flux douloureux dans une bâtisse délabrée. Je dormais sur le balcon pour ne pas étouffer. Le dimanche, dans les vapeurs étourdissantes du hammam, je rencontrais les hommes accueillis la veille. Je remplissais mon seau d’eau chaude et passais près d’eux sans un mot. Une fois à bonne distance, je fixais longuement ces ventres gras piqués de poils, ces ventres à la peau huileuse. Corps fuis par la jeunesse. Petit pénis défectueux. Je me demandais constamment ce que ma mère pouvait bien leur trouver. Elle qui était si belle, inspiratrice J’aurais aimé que Nour s’occupe de moi comme elle s’occupait de ces hommes. La jalousie grandissait dans mon ventre.
Quelques jours déjà que la rumeur circulait. Dans les cafés, les bains maures, les parcs et les mosquées, de jeunes hommes, pauvres pour la plupart, disaient que l’enlèvement d’une femme se préparait. A croire que les cousines et les petites bonnes ne suffisaient plus… Les bouches frôlant les oreilles, les hommes racontaient que dans la soirée du vendredi, à l’heure où l’appel du muezzin retentit, vêtus comme des femmes, ils s’approcheraient de la maison de la belle Nour et, feignant de lui réclamer quelques morceaux de pain, ils se jetteraient sur elle. Je les revois, tous ces sublimes comploteurs qui rêvaient de ma mère depuis toujours, compensation légitime pour toutes ces années où le manque d’argent les avait privés d’amour. La vie de ces jeunes, c’était survivre à un système en guerre contre leurs désirs, les condamnant à une chasteté illusoire, sorte d’aphasie libidinale, désastreuse, qui les forçait à considérer les corps des femmes comme une denrée rare et précieuse sur laquelle il fallait se jeter avant la prochaine famine. Tout était question d’interdits, de tabous, de censure insupportable. Il arrivait à certains de se tailler les veines dans les toilettes publiques, pour se punir d’avoir, un jour, forniqué avec une petite inconnue tandis que les imams et les chefs de village, eux, se nourrissaient de foutre, à vau l’eau, dans des bordels minables. Dans les esprits, la révolution grondait et ma mère allait en être la première victime, car aux yeux de tous, elle était ce feu qu’il fallait dérober à tout prix, elle qui se donnait sans partage devait s’attendre à devenir, un jour, cet animal offert en sacrifice à ceux qui, privés de femmes, avaient fini par en trouver une, belle et consentante. Puis je suis revenu sur terre. J’ai repensé à ma mère trop fragile pour se défendre. A l’ignominie de ces hommes. L’effroi m’a saisi. J’ai quitté le café, la gorge serrée. Au coin de la première rue, j’ai vomi mes boyaux. J’avais vingt ans. Et depuis cette affaire, ma vie a basculé. Ma vie n’a plus jamais été une vie. »
L’Ampleur du saccage, Editions Actes Sud, A paraître, Paris, p. 34.

Lieu de vie

Île-de-France, 93 - Seine-Saint-Denis

Types d'interventions
  • Ateliers d'écriture en milieu scolaire
  • Rencontres et lectures publiques
  • Ateliers d'écriture en milieu universitaire
  • Rencontres en milieu universitaire
  • Ateliers / rencontres autres publics
  • Résidences
  • Rencontres en milieu scolaire